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Sebiwan dans les étoiles

Fan de cinéma, vous trouverez ici des news, des bandes annonces, des fiches de films mais également l'actu des séries TV.

Matrix - 3.Intuition contre raison - Chapitre 4 : Le piège intuitif

Matrix Text - http://www.matrixtext.com

Chapitre 4 : Le piège intuitif

 
" Bienvenue dans le désert du réel ". C'est en ces termes que, dans le premier Matrix, Morpheus présente à Neo les reste du monde des humains. La phrase est une référence directe à Baudrillard mais paraît, de prime abord, totalement déplacée. Car, à l'origine, cette citation servait au philosophe français à désigner la disparition du réel. Or, dans cette séquence de Matrix, le spectateur accepte l'idée selon laquelle Neo serait sorti de son univers simulé pour découvrir le réel. Y-aurait-il une contradiction flagrante entre le sens de la citation et l'objet qu'elle désigne ?



Evidemment non. Bien au contraire, les Wachowski ont multiplié les signes explicites de la simulation. Morpheus et Neo sont dans un programme. Morpheus en explique le fonctionnement à la fois au héros et au spectateur. L'écran est d'un blanc immaculé censé représenter le vide. Apparaissent deux fauteuils et un vieil écran de télévision qui imitent un intérieur de foyer américain des années 50 (début historique d'une société de simulacres ?). Le " réel " dont nous parle Morpheus est d'abord vu au sein de cet écran de télé (avec un effet de flare informatique). Puis les personnages y sont projetés comme par magie et apparaissent, toujours dans leur salon des années 50, au milieu des décombres apocalyptiques.




Rationnellement, nous savons que nous sommes dans un programme contrôlé par l'équipage du Nabuchodonosor. Rationnellement, nous savons qu'au sein de ce programme, nous sommes plongés dans une image d'écran de télévision. Rationnellement, nous savons que Neo évolue dans une simulation, qu'il n'est donc pas dans le réel. Et pourtant, d'emblée, nous considérons que cette ville apocalyptique que nous montre Morpheus est bel et bien le réel, alors même que la citation baudrillardienne le désigne comme un réel qui n'existerait plus.

Par tous les moyens, les Wachowski nous ont montré un fait. Par tous les moyens, nous en avons compris très exactement l'inverse !

Toute cette longue section explicative du premier Matrix est à l'image de ce passage : un tour de force narratif où l'intuition du spectateur va accomplir de véritables miracles dans le malentendu.


Quelques instants plus tard, Morpheus et Neo se trouvent dans un dojo. Morpheus tente d'expliquer à Neo que ce qui l'entoure n'existe pas, et qu'en conséquence il devrait pouvoir s'affranchir des règles physiques. Puis, il pose une question sur un ton malicieux : " Tu crois être en train de respirer de l'air ? ". Neo ne répond pas, mais le spectateur, découvrant avec joie les merveilles du paradoxe virtuel, s'exclame intérieurement : " Bien sûr que non. Ce n'est pas de l'air voyons. Nous sommes dans un univers virtuel ". Et pourtant, si l'on considère que le corps de Neo se trouve à cet instant dans un fauteuil au milieu du Nabuchodonosor ; si l'on considère que le Nabuchodonosor évolue dans le monde réel, physique, tangible, alors, l'air que respirent les poumons de Neo est bel et bien véritable. et la question de Morpheus est totalement absurde.




Une fois de plus (merci encore Lewis Carroll) dans la mesure où la cohérence de l'univers que s'est construit le spectateur est basée sur une proposition absurde, alors l'absurde qui en découle de manière cohérente n'est plus absurde mais seulement cohérent.


Car l'inverse signifierait que la question de Morpheus n'est pas absurde, c'est-à-dire que Neo ne respire pas de l'air véritable, c'est-à-dire que le Nabuchodonosor n'évolue pas dans le réel, c'est-à-dire qu'il n'y a pas de réel.

Ce que les Wachowski nous répètent depuis le début de la démonstration. Ce que nous ne voulons pas comprendre.

On constate donc l'amplitude vertigineuse entre les faits exposés et la compréhension du spectateur. Une chose demeure certaine : les propos dispensés par Morpheus sont importants. Le spectateur ne l'ignore pas et écoute ces propos avec attention. Il ignore simplement qu'en fonctionnant sur un mode alternatif, il comprendra ces propos de façon alternative.


Lorsque, plus tard, Morpheus dira à Neo : " Il y a une différence entre connaître le chemin et arpenter le chemin " (" there's a difference between knowing the path and walking the path . ") (path désigne également un chemin informatique) , notre intelligence intuitive aura déjà largement pris le dessus sur notre rationalité. Depuis la scène du dojo (simulé), nous avons assimilé Morpheus à une sorte de maître de kung fu, tel que les anciens films de Hong Kong nous les dépeignaient. Par référence culturelle, ses propos sont assimilés à un vague charabia taoïste. Mais à aucun moment, nous n'aurons l'idée de les considérer de façon rationnelle. C'est-à-dire qu'à aucun moment, nous ne considèrerons que le parcours de Neo est déjà connu par son entourage (Morpheus et l'Oracle, parlant d'évènements à venir comme s'ils se produisaient déjà et qu'ils étaient inévitables) et que ce qui importe vraiment, ce ne sont pas les données de son parcours mais les données distillées par celui qui l'emprunte. L'Oracle pourra ainsi montrer avec insistance qu'elle est beaucoup plus intéressée par l'idée d'offrir à Neo un cookie qu'elle a cuisiné, plutôt que de lui révéler son futur (le cookie est une ligne de programme qui permet de relever des données concernant le parcours d'un logiciel).



Comme on le voit, la longue section explicative du premier Matrix, avec son déluge d'informations rationnelles, est le pivot du malentendu. Elle prouve, si besoin était, que c'est au moment même où on donne l'information essentielle au spectateur que ce dernier élabore avec précipitation sa propre désinformation.
Conscient de cela, et désireux d'éprouver la force de leur mécanique, les Wachowski vont s'employer à alerter le spectateur sur la perversité du système dans lequel il s'enferme :

 

Evoluant dans une ville, Morpheus explique à Neo la force avec laquelle les gens s'accrochent à leur principe de réalité. Il prend soin de détailler leur profession. Mais, durant l'exposé, Neo est distrait par le passage d'une très pulpeuse femme en rouge. A cet instant, Morpheus le sermonne sur son inattention et lui demande de regarder plus attentivement. La femme en rouge est devenue l'agent Smith, et ce dernier braque dorénavant son arme en direction du spectateur (soit, son référent, Néo). Pour bien appuyer sa démonstration, Morpheus fait faire un arrêt sur image à l'environnement dans lequel ils évoluent. Néo s'étonne de la chose en réalisant qu'ils ne sont pas dans " la " matrice.





Ce sermon à l'égard de l'inattention de Néo est bien évidemment un sermon à l'égard de l'inattention du spectateur. Et si ce dernier s'avouera avoir lui-aussi été intérieurement distrait par la femme en rouge, il sera pourtant bien incapable de prêter attention à tout ce qu'on lui montre et démontre à cet instant, à savoir que :

 

- Les " rebelles " du Nabuchodonosor créent des répliques de la matrice avec une facilité déconcertante, et tout plein de gens dedans qui se comportent comme dans la vraie matrice (puisque Néo s'est lui-même fait piéger)

- Ces " rebelles " possèdent les données de l'agent Smith puisqu'ils en ont une réplique et qu'ils la maîtrisent.

- La femme en rouge se veut un leurre alors que la couleur rouge est associée par ailleurs au concept de vérité (pilule rouge dans une pièce aux meubles rouges, plus tard les bonbons rouges de l'oracle, les tenues rouges à Zion etc.). On notera d'ailleurs que cette séquence démarre sur une feu rouge qui représente un homme.

- Et enfin, le plus important en ce qui nous concerne, cette réplique de la matrice est elle-même constituée de répliques, puisque CHAQUE figurant de la séquence est dédoublé. L'arrêt sur image que déclenche Morpheus n'a pas d'autre but en réalité que de nous permettre, à nous spectateurs, de constater cette anomalie, vérifier que chaque figurant (qui représente un des corps de métier dont il nous parlait à l'instant) possède son double dans la même image.

 

Et bien sûr, nous spectateurs, malgré les explications, malgré l'arrêt sur image, ne voyons toujours rien.

Dans une de leurs rares conférences, donnée à une Université américaine, les Wachowski le précisaient bien : " Les gens ne réalisent pas à quel point cette scène est importante, parce que nous regardons tous la femme en rouge. Ils ne voient pas tous les jumeaux, voire les triplés, que nous avons engagé pour cette scène. Ils ne voient pas que leurs habits sont entièrement basés sur des costumes noir et blanc. "


Et l'on rajoutera qu'ils ne voient pas non plus quelle démonstration Morpheus est en train de faire, lorsqu'il définit l'agent Smith ici présent, et l'assimile à la fois à Néo et aux autres " humains " présents, figurants qui s'avèrent donc n'être que des programmes créés et dupliqués par le jeune Mouse (Mouse est le terme anglais pour " souris d'ordinateur ").

Matrix Reloaded proposera une autre séquence explicative tout aussi cruciale, où les auteurs éprouveront avec encore plus d'évidence la force de la mécanique à l'oeuvre. Il s'agit de la séquence de l'Architecte, où cette fois-ci ils annonceront par avance au spectateur qu'ils s'apprêtent à lui dire toute la vérité. et que pourtant il n'y comprendra rien !



Mais il faut bien avouer qu'arrivé là, le spectateur s'est à ce point enfoncé dans le terrier du lapin blanc que plus rien ne peut ébranler sa cohérence absurde. Dans Matrix Reloaded, il apprendra que des personnages qu'il tenait pour humains (L'Oracle) sont des programmes, que ceux que l'on désigne comme des programmes (l'agent Smith) peuvent se télécharger dans des corps humains et monter jusqu'à Zion, bref il découvrira la vacuité de la cohérence qu'il s'était érigée en principe. Rien n'y fera. Le spectateur continuera à considérer que Néo, Morpheus, Trinity et les autres, sont ce qu'il s'est imaginé qu'ils étaient dès le début du premier film, et qu'il ne peut en être autrement. Il continuera de croire à la vérité de son simulacre avec une force qui défie l'entendement.

On aura beau paraphraser à l'envi le jeune yogi, lui répéter inlassablement " qu'il n'y a PAS de cuillère ", rien à faire. Morpheus nous l'a bien dit lorsque nous étions occupés à regarder la femme en rouge : " Ils sont tellement dépendants du système qu'ils vont jusqu'à se battre pour le protéger ".


Source : Matrix-hapenning

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N
:0001: plus je lis et moins je comprends comme quand je regarde et re-regarde et re-re-regarde cette trilogie, crois comprendre et m'égare à chaque fois... et l'oracle m'énerve !!! et ce que tu viens d'écrire me conforte dans mon incompréhension... et pourtant tout semble s'éclairer et puis ploufgrrrrrrrrrr
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L
Coucou Sebiwan!Je suis en train de préparer un article sur la question que tu m'as posé l'autre fois (et non je n'avais pas oublié)! Si ça te dérange pas je vais faire un peu comme toi (je parle de la mise en forme), mais en plus court, pour parler de mon film préféré! Je te rassure je ne le ferais qu'une seule fois!! Je te dis bonne nuit (ben oui il est tôt ce mmatin!! lol) Bizouxxxxxx
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