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Sebiwan dans les étoiles

Fan de cinéma, vous trouverez ici des news, des bandes annonces, des fiches de films mais également l'actu des séries TV.

Matrix - 2.Note d'intention - Chapitre 3 : Le Lapin Blanc

myspace matrix graphics - http://www.matrixtext.com

Chapitre 3 : Lapin Blanc

 

Mais comment diable les auteurs d'un film auraient-ils pu, non pas tromper le spectateur sur le pitch réel, mais lui donner à voir l'évidence, tout en étant surs et certains qu'il comprenne quasiment l'inverse ?


Rappelons, au passage, que dans le cas de Matrix, derrière le mot " spectateur " il faut comprendre " plusieurs centaines de millions de spectateurs à travers le monde, des esprits les plus crédules aux plus vifs. "


Or, pourtant, la saga Matrix va être, comme prévu par les auteurs, unanimement mé-comprise jusque dans son pitch même, et ceci sans raccourci scénaristique, sans cacher les indices appropriés au spectateur (comme cela se fait régulièrement dans les films " à retournement de situation finale ", type Usual Suspects ou Sixième Sens) mais au contraire en lui offrant généreusement tous les outils qui lui permettraient de révéler la supercherie (références littéraires et cinématographiques en pagaille, dialogues et situations qui détaillent la manipulation, etc.).


L'exercice est diablement risqué. Et surtout, comment s'assurer qu'à aucun moment, une situation, un dialogue, une référence, une image, ne vienne faire tiquer le spectateur ?

Pour les Wachowski, il semblerait que la solution résidait entièrement dans un paradoxe : faire appel à l'intelligence du spectateur et sa capacité à décrypter les images.


Il est bon, avant d'aller plus loin, de rappeler une des spécificités du média cinématographique par rapport à la littérature :


L'action de lire nécessite plusieurs opérations de codage nerveux de l'information par le cerveau :
1/ voir des signes.
2/ décrypter ces signes en lettres.
3/ organiser ces lettres en mots.
4/ lier ces mots et percevoir dans leur interaction une phrase.
5/ interpréter le sens de la phrase. Et enfin, accessoirement,
6/ aller chercher dans son vécu une émotion liée à ce sens.


Il y a donc, en littérature, une quantité phénoménale d'opérations neuropsychiques intermédiaires entre la vision du texte et l'émotion qu'il provoque chez le sujet.


A l'inverse, au cinéma, la vision d'un train fonçant à toute allure vers le spectateur entraîne un réflexe immédiat de surprise ou de peur. Car il existe un lien intuitif entre l'image perçue et l'émotion appropriée, et ce réflexe intuitif précède toute opération de décodage complexe. Ainsi, s'il est tout à fait possible de décoder une image, ceci ne peut se faire qu'à posteriori, à la lumière et dans le sillage de l'émotion ressentie (on ne s'étonnera donc pas du fait que l'image soit vite devenue l'outil de propagande par excellence).

En tant que film, Matrix va donc opérer sur son public un lien d'abord et avant tout intuitif. Et la réflexion du spectateur ne pourra se faire qu'à la lumière de son intuition. Mais Matrix, comme nous le savons, met en scène un univers de simulation informatique, c'est à dire un univers de pure logique.
Quelles sont les interactions improbables, les malentendus complexes qui peuvent naître au croisement de la pure logique et de l'intelligence intuitive ?



Un des pères de la logique moderne, le Professeur Charles Lutwidge Dodgson, s'était déjà intéressé à ces questions au XIXème siècle.


Un de ses confrères, le Professeur George Boole, tentait d'étudier les mécanismes de la pensée. Les résultats des travaux de Boole allaient donner naissance à la logique binaire (base de l'intelligence artificielle), selon laquelle une proposition est soit vraie soit fausse, et formalise les moyens de déduire de ces propositions d'autres propositions.



Mais le Professeur Charles Lutwidge Dodgson partit dans une autre direction, en tentant de démontrer que l'on pouvait recréer un univers cohérent à partir d'une proposition fausse. Il allait découvrir, à terme, qu'un univers logique entièrement basé sur une proposition fausse était ressenti intuitivement comme cohérent, y compris par un esprit qui ignore tout de la complexité mathématique de cet univers. Ce lien inédit entre la plus pure logique et l'intuition, le Professeur Charles Lutwidge Dodgson allait l'explorer, durant son temps libre, en écrivant des ouvrages pour enfants, sous le pseudonyme de Lewis Carroll.
Ainsi, un siècle et demi plus tard, Alice au pays des Merveilles et A Travers le Miroir continuent de fasciner par leur univers, ressentis intuitivement comme cohérents malgré l'absurdité de leurs propositions (un des films récents à avoir le mieux utilisé cette méthode de logique intuitive est Le Voyage de Chihiro d'Hayao Miyazaki).

 

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